Appel à contributions pour les Mélanges à dédier aux Professeurs Émérites Georges NDUMBA Y’oolé L’Ifefo et Jean-Chrysostome AKENDA Kapumba LANGAGE, SCIENCE ET CULTURE

 

testDepuis la nuit des temps, la raison est au centre des préoccupations philosophiques. En même temps qu’elle l’y astreint, l’injonction que reçoit Socrate au temple de Delphes confère à l’homme la capacité de se connaître : « connais-toi toi-même ». Chez Platon, la connaissance vraie relève de l’intelligible. Aristote qui considère l’homme comme un animal par essence doté de raison estime que la connaissance relève aussi bien du sensible que de l’intelligible. Cette ligne épistémique qui part de l’Antiquité à l’Époque contemporaine, en passant par le Moyen-âge et les Temps Modernes, a pris un relief remarquable avec le rationalisme cartésien et l’idéalisme allemand[1]. Si avec ses trois critiques (Critique de la raison pure, Critique de la faculté de juger, Critique de la raison pratique) Kant a introduit une révolution copernicienne dans l’art de penser, en opérant une rupture avec ce qui l’a précédé, par le fait de reposer à nouveaux frais les questions fondamentales de la philosophie (Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ?), il sied de dire qu’à la longue on a assisté à un véritable changement de paradigme. Il s’est opéré un déplacement du centre d’intérêt. D’un mode de pensée fondamentalement axée sur la raison, le virage de l’entreprise philosophique s’est effectué vers un autre centre : le langage en tant que condition de possibilité d’expression ou de communication de toute pensée, ce sans quoi l’exercice public de la raison elle-même deviendrait problématique.

En effet, il s’agit du Linguistic turn[2] (tournant linguistique) qui souligne l’importance du langage dans la formulation des questions philosophiques. L’expérience et son rapport à la réalité ne peuvent être pensés en dehors du langage. Plus radicalement, la réalité demeure hors de toute prise, seul le langage peut l’exprimer et le langage seul est réalité. Comme le stipule par ailleurs le théorème de Palo Alto, tout est langage. Cet enjeu sera au cœur des investigations du Professeur Georges Ndumba durant trois décennies. Il s’y est laborieusement consacré, notamment en assumant les cours de Philosophie du langage, de Philosophie analytique et d’Herméneutique. La plupart de ses recherches sur le discours politique – logocratie[3] -, la Philosophie africaine[4], l’éthique ou encore la culture, prennent appui sur l’édifice du langage. Peut-être s’agit-il là d’un destin tracé par sa thèse de doctorat consacrée à La critique heideggérienne du privilège de la « proposition » dans les vues classiques du langage[5], et qui serait considéré comme un véritable tournant linguistique chez Ndumba.

Comme champs d’investigation, le langage suscite énormément de questions. Celles-ci sont discutées à la fois par les philosophes, les linguistes, les psychologues, les communicologues, les sociologues, etc. L’image wittgensteinnienne de dédale de ruelles suffit pour souligner la complexité d’un domaine fissuré : langage logico-mathématique, langage ordinaire, discours religieux, discours politique, sémantique, pragmatique, etc. Surtout, les oppositions frontales entre occurrences alimentent ce qu’on peut qualifier de crise du langage : oralité et écriture, expressivité et communicabilité, sens et dénotation, plurilinguisme et multiculturalisme, etc. Aussi la pensée africaine déployée entre le régime d’oralité et le régime d’écriture a-t-elle fait l’objet de moult débats. La vision de Ndumba à ce sujet est conciliatrice. Point n’est question pour lui de revenir sur des débats aussi houleux que farouches, actuellement devenus obsolètes, sur l’existence ou la non-existence de la philosophie africaine partant des occurrences du langage comme ultime critère de philosophicité. Il ne s’agit donc pas de choisir « entre l’oralité et l’écriture »[6], mais plutôt de se situer « au-delà des querelles »[7].

Cependant, les philosophes ne semblent pas s’accorder ni sur la nature de leur problème, ni sur le genre de solution qui leur convient. Un autre lieu de querelles, c’est l’appréhension de la science. Le professeur Jean-Chrysostome Akenda s’y est intéressé. Dans son Épistémologie structuraliste et comparée, il écrit : « Ce qui caractérise originairement la science, c’est l’idée d’une connaissance vraie »[8]. Il poursuit sa réflexion en relevant que l’examen des registres de l’histoire des sciences montre que les explications des phénomènes proposées par les sciences changent avec le progrès de celles-ci. Par exemple, la vérité newtonienne sur la trajectoire est différente de celle d’Einstein relative au même objet. Une telle contingence remet en question l’unicité du vrai en tant que caractéristique de toute connaissance scientifique. La vérité serait plutôt plurielle.

Cette idée de science comme connaissance vraie, ou plus exactement comme vérité indivisible, d’une part, et le changement au fil du temps d’explications des phénomènes fournies par les sciences, d’autre part, poussent Akenda à considérer qu’on peut pour cette raison « lire l’histoire des sciences comme l’histoire de changement des paradigmes qui a conduit tout à la fois au scepticisme, au pragmatisme et à l’anarchisme. Pendant que les sceptiques se résignent à reconnaître qu’aucune connaissance scientifique n’est réellement fondée et ne saurait être reconnue par conséquent comme définitive, les pragmatistes réduisent la vérité d’une science au succès des actions qu’elle permet de projeter et d’accomplir, et les plaidoyers de l’anarchisme épistémologique militent pour une pluralité des méthodes de vérité non réglementable selon le critère universel. Les vérités scientifiques n’auraient pour eux de validité que contextuelle et ne peuvent être par conséquent généralisées »[9].

Outre ces positions tranchées, il existe néanmoins un courant de ceux qu’on peut considérer comme des modérés, notamment Rorty et Granger. Le relativisme modéré ne renonce pas à l’idée des connaissances scientifiques ayant une vérité définitive, établie et éternelle, mais estime que ces formes de connaissances sont fondées et stables sous un ensemble déterminé des conditions de signification et de contrôle. A ce niveau, « c’est la notion de vérification qui paraît essentielle. C’est pourquoi la validité des énoncés et des théories scientifiques n’est possible que sur base du principe de vérification »[10]. Ici encore se pose un autre problème. Ne considérer comme connaissances scientifiques que celles dont la validité des énoncés et des théories est basée sur le principe de vérification, cela paraît réductionniste. Car, tel qu’on le voit chez Jean Ladrière, les disciplines scientifiques sont de trois catégories. Il s’agit des sciences formelles pures, des sciences empirico-formelles ou sciences de la nature, et des sciences herméneutiques ou sciences humaines. Ce dernier regroupement est, selon la tradition allemande où l’on trouve Cassirer et Habermas appelé sciences de la culture[11]. C’est notamment le terme de prédilection d’Akenda. Ces sciences connaîtraient « une incessante crise des fondements »[12]. Pourtant, il s’observe aujourd’hui une crise des sciences empirico-formelles que seul le recours aux sciences de la culture permettrait de résorber.

En abordant les deux auteurs, Georges Ndumba et Jean-Chrysostome Akenda, on s’aperçoit qu’ils convergent davantage sur le concept de culture. Ndumba interroge le langage en convoquant au débat  la question de l’identité africaine et l’identité universelle, de l’oralité et de la scribalité ; Akenda fait de l’épistémologie des sciences. Les contributions attendues vont donc se distribuer sur ces trois axes : langage, science et culture.

Contributions à déposer ou à envoyer aux adresses suivantes :

 

  • Faculté de Philosophie de l’UCC

Avenue By-Pass, n° 5050

Quartier UCC – Commune de Mont Ngafula

KINSHASA – R.D. CONGO

DATE LIMITE POUR LA RECEPTION :

LE 20 MAI 2019 A 23h 30’

[1] On attend par idéalisme la tendance philosophique qui consiste à ramener toute existence à la pensée, au sens le plus large du mot pensée. L’idéalisme allemand se déploie de la fin du XVIIIe siècle jusqu’au début du XIXe. L’on peut considérer qu’il prend son départ avec la Critique de la raison pure de Kant (1781), culmine et s’achève dans l’Encyclopédie des sciences philosophiques de Hegel (3e édition, 1830). Des grands penseurs tels que Fichte, Schelling et Hegel y ont participé, chacun avec leur singularité.

[2] L’expression apparaît pour la première fois dans le titre d’un ouvrage dirigé par le philosophe américain Richard Rorty : The linguistic turn. Recent Essays in Philosophic Method, paru en 1967.

[3] G. NDUMBA Y’OOLE L’IFEFO, Démocratie : logomachie ou logocratie ?, dans Culture, Démocratie et Développement. (Publications du Grand Séminaire de Mayidi, 5), Mayidi, 1992, p. 93-98 ; Liberté et responsabilité. Les dilemmes de la démocratie et leur expression dans les discours politiques africains, dans Mélanges en l’honneur de Mgr Maurice Plevoets, Revue Philosophique de Kinshasa, Vol. XVII, n°31, 2004, p. 131-150 ; Discours politique et pouvoir : enjeux éthiques, dans Hekima na Ukweli, n°8, Mars 2007, p. 89-98

[4] Id., Tradition comme lieu herméneutique du développement, dans Tradition, Spiritualité et Développement, Actes de la XIIIe Semaine Philosophique de Kinshasa, du 05 au 11 avril 1992, FCK, 1993, p. 113-118 ; Démocratie pluraliste et sagesse africaine, dans Revue Africaine de Morale (USAWA) 9-16 (1991-1994), Kinshasa, 1994, p. 21-27 ; Afrocentrisme et interculturalité, dans Philosophie africaine Bilan et perspectives. Actes de la XVe Semaine Philosophique de Kinshasa, du 21 au 27 avril 1996, Kinshasa, FCK, 2002, p. 243-256.

[5] Id., La critique heideggerienne du privilège de la « proposition » dans les vues classiques du langage, Ottignies, Louvain-la-Neuve, Noraf, 1988.

[6] Sur ce thème, voir Jack GOODY, Entre l’oralité et l’écriture, Paris, PUF, 1994 ; J. FEDRY, « L’Afrique entre l’écriture et l’oralité », dans Revue Etudes, mai 1977, p. 581-600.

[7] Lire avec intérêt Fabien EBOUSSI-BOULAGA, L’Affaire de la philosophie africaine. Au-delà des querelles, Yaoundé – Paris, Terroirs – Karthala, 2011.

[8] J.-C. AKENDA, Épistémologie structuraliste et comparée, t1. Les sciences de la culture, Kinshasa, FCK, 2004, p. 238.

[9] Ib., p. 28.

[10] Ib., p. 239.

[11] Ib., p. 76. Il s’agit des sciences humaines, sociales et historiques.

[12] Ib., p. 73.

 

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